Le sujet est bidon ? Apprenez à dire non !

Dernière mise à jour : 27 avr.



Récit d'un premier tournage raté. Comment tous les signaux étaient au rouge et pourquoi il aurait fallu pouvoir dire "non, je ne ferai pas cette vidéo !".

“Améline en galère”. (En vrai Lady Macbeth somnanbule - Füssli ,1749)

Améline (1) travaille dans l’antenne bretonne d’un groupe national. Elle est chargée de communication.


Elle a récemment été formée à la vidéo sur smartphone.


Forte de cette nouvelle compétence, elle se voit confier la réalisation d’une vidéo pour la com interne.


Le sujet est imposé. Améline doit montrer l’intérêt des formations dispensées au sein du groupe afin de donner envie aux salariés d’y participer.


Le commanditaire de la vidéo, Paul, a choisi une des formations qui doit avoir lieu prochainement comme lieu de tournage. Le rendez-vous est pris en fin de journée, pour ne pas déranger.


Le jour J, Améline se rend sur le lieu de tournage - c’est à dire la salle de formation.


Elle y retrouve le formateur ainsi que Paul, le commanditaire de la vidéo, qui est présent et qui a tout prévu : on commencera par une interview du formateur qui nous présentera le contenu de la formation et nous en exposera les qualités.


On sollicitera ensuite les participants pour qu’ils nous disent tout le bien qu’ils pensent de la formation.


On tournera des images en situation pour illustrer les propos.


Dès les premiers instants, la tension est palpable. La formation du jour s’est mal passée. En off, les stagiaires expliquent à Améline n’avoir absolument rien compris à la formation qui s’achève.


Améline, conscencieuse, poursuit toutefois sa mission.


Elle identifie un endroit bien éclairé, installe le trépied devant le formateur. Elle attache le micro-cravate à sa chemise, vérifie l’exposition et les réglages. Techniquement, tout est ok.


Elle pose sa première question. “Quel est l'intérêt de la formation ?”


Le formateur, pas très à l’aise, répond un peu à côté. Il n’est pas clair.


Paul finit par répondre à sa place. Le formateur, soulagé de ne pas avoir à chercher ses propres formules, se laisse dicter la réponse par Paul. Puis la réponse suivante, puis toutes les autres.


L’interview du formateur s’achève enfin.


Personne ne veut passer devant la caméra. Les personnes filmées font la gueule. Les interviews sont bidons. L'enfer.


Au tour des stagiaires à présent. Ils préféreraient ne pas passer devant la caméra, ils le disent, mais ils n’ont pas vraiment le choix. Les “témoignages” recueillis sont dignes d’un reportage d’état nord-coréen.


Pour finir, on tourne un plan qui illustre la formation en action. Plan large sur le formateur faisant face aux stagiaires disposés en U.


Les quelques stagiaires qui acceptent d’être filmés font la gueule. Sur un des plans d’illustration, un panoramique montre des yeux mi-clos, des têtes posées sur des mains, des postures avachies… chaque pixel transpire l’ennui le plus profond.


Améline n’ose pas s’approcher. On se contentera de plans larges.


Chacun rentre chez soi.


Le lendemain, devant son ordinateur, Améline est déconfite. Les rushs sont mornes, les propos mous, le rythme soporifique, le ton scolaire.


Le montage est une épreuve envoyée par Hermès, le dieu grec des communications, visiblement décidé à punir Améline pour la faute de tous les Hommes.


Au terme d’une souffrance dont il est difficile de rendre ici toute la réalité, Améline parvient à finaliser son film.


Le visionnage n’apporte aucune surprise. La vidéo n'a aucun intérêt.


Tant pis, le job est fait. On diffuse.

Bilan : 5 vues et beaucoup de frustration.


Pourquoi ce ratage ? Quelles erreurs ont-elles été commises ?


❌ Erreur n°1 : Améline n’a pas eu son mot à dire sur le choix du sujet et son déroulement. Le sujet et le “scénario” lui ont été imposés par Paul. Pourtant Ameline a été formée à la vidéo, pas Paul.


❌ Erreur n°2 : lors de l’interview, Paul n’avait pas à répondre aux questions à la place du formateur. L’intervieweur (Améline) aurait dû être le seul maître à bord et demander à Paul d’aller boire un café en attendant.


❌ Erreur n°3 : Améline aurait dû pouvoir dire non dès les premières minutes. Non, on ne peut pas illustrer un propos en montrant les images de personnes qui pensent exactement le contraire ce qu’on veut leur faire dire.

❌ Erreur n°4 : Améline n’aurait pas dû avoir peur de déranger. Cela lui aurait évité de programmer le tournage en fin de journée, quand tout le monde est fatigué. Ne pas avoir peur de déranger lui aurait également permis de ne pas se contenter de plans larges, mais de les compléter avec des plans moyens et des gros plans pour composer un film intéressant.


❌ Erreur n°5 : Améline n'aurait pas dû avoir à filmer des personnes qui ne souhaitent pas l'être. C'est mauvais pour l'image, cela pose de sérieuses questions éthiques et cela compromet les futurs tournages.


❌ Erreur n°6 : Améline aurait dû pouvoir choisir de ne pas diffuser le film. Par ce qu'elle sait qu'un mauvais message est plus qu'une perte de temps, c'est une image dégradée qui circule et qui nuit à l'image de l'entreprise. Dans ce cas précis, c'est même un mensonge (l'intérêt de la formation ) qui est propagé et qui fait ressembler la communication à de la propagande. La communication ce N'EST PAS de la propagande.


Que faut-il retenir de cette petite histoire (vraie) ?


👉 Faire une bonne vidéo n’est pas une question technique, c’est avant tout une question de fond. Pas de fond ? Pas de vidéo.


👉 Quand vous filmez, vous êtes le réalisateur (ici la réalisatrice). C’est VOUS qui décidez de tout : de la validité du sujet jusqu’aux réglages fins du montage. La créativité exige une grande liberté. Pas de liberté, pas de vidéo.


👉 L'autorité est un service. Savoir dire non, je ne veux pas, c'est parfois rendre un service à son entreprise et faire gagner du temps à tout le monde. Faites preuve d'autorité. Défendez vos arguments.


Je sais bien, moi, l'auteur de ces lignes, qu'on ne fait pas ce qu'on veut dans l'entreprise, qu'il y a des règles et des rapports hiérarchiques incontournables. Mais vous devez défendre vos points de vues pour faire un bon travail. Parce qu'à la fin, si la vidéo est réussie, tout le monde trouvera cela normal et les personnes félicitées seront celles qui apparaîtront sur l'image. Pas vous.

Si la vidéo est ratée, en revanche, ce sera votre faute.


C'est ingrat n'est-ce-pas ? Raison de plus pour prendre la vidéo à bras le corps, la faire à votre manière, en toute liberté et savoir dire non quand c'est nécessaire.


Savoir dire non parfois, c'est aussi mieux savoir dire oui, convaincre quand le sujet mérite le temps qu'on va y passer, quand la créativité, l'invention et le plaisir ont leur place et servent votre objectifs. Si vous avez du plaisir à tourner et monter votre vidéo, cela se verra !


(1) Les prénoms des acteurs de cette mésaventure ont été changés pour préserver leur anonymat et garantir leur intégrité physique. Ca rigole pas dans la com.


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